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dimanche 4 octobre 2015

Léopold Sédar Senghor et la Culture Sereer

Cette année, l’Association Cosaan Serer, en partenariat avec l'Association Le lien, mettait à l’honneur la culture sereer. Au moment où je reviens sur cette journée de la culture sereer et surtout à l’hommage à Senghor, le moment qui me marqua fut la table ronde qui ouvrit la soirée. Organisée à l’occasion sous le titre « Senghor et la culture sereer », elle permit aux différents intervenants de montrer combien la relation de Senghor avec l’Afrique trouvait sa raison d'être dans la culture sereer et que, jusqu’à la formulation du concept de négritude et durant sa vie d’homme politique, sa foi de sereer constituera sa source d’inspiration.
L’idée d’une justification senghorienne du fondement de la culture sereer s’imposait comme préalable à la compréhension de sa relation avec l’Afrique (I) et son cheminement culturel et politique celle de ses rapports avec ce continent (II).

I – Culture sereer comme fondement de la relation de Senghor avec l’Afrique

Il s’agit ici, de voir comment le parcours de Senghor puise sa légitimité et sa force dans la culture sereer. Lorsqu’en effet il monte à Dakar pour des études secondaires qui vont le mener au baccalauréat, il est tout naturellement inscrit chez les Pères du Saint Esprit, dont le directeur  n’est autre que le Père Lalouse. Le Père Lalouse, écrit  Souleymane Bachir Diagne,  juge Senghor trop têtu pour être un prêtre. Le père Lalouse refusait en effet que les religions africaines, et donc celle des Sereer, fussent considérées comme de simples religions païennes. Pour lui, c’étaient de véritables religions, des institutions concurrentes qu’il fallait radicalement supprimer pour édifier à leur place la religion catholique et donc remplacer à la fois l’institution religieuse et la foi sereer par l’institution et la foi catholique. Trouvant Léopold Sedar Senghor têtu et donc insoumis, le père Lalouse l’exclut du séminaire. C’est donc à l’école publique qu’il passera son baccalauréat.
Senghor sortait alors d’une trajectoire qui aurait dû le mené à la prêtrise. Si Senghor, l’enfant sereer est en conflit, en quelque sorte avec l’institution catholique, il a gardé la foi en Dieu qu’ont tous les croyants de religion sereer. A bien considérer les choses, on peut dire que l’institution religieuse sereer rentrait en conflit avec sa consœur catholique mais que la foi en dieu était sauve puisque universelle.
Après son baccalauréat, Senghor arrive en France et dans sa quête de la vérité déclarera avoir un problème avec l’Eglise comme institution et pas avec la foi, et surtout pas avec Dieu. C’est en quelque sorte, la première contestation de l’ordre venu d’ailleurs et l’indication que la foi qu’a l’Africain en Dieu est universelle et que l’institution religieuse africaine des origines est une part de la vérité universelle que reconnaît l’église catholique et qui sait être en concurrence avec elle. 
A Paris donc, Senghor découvre le socialisme et les milieux socialistes. C’est le début d’une période où l’ouverture sur l’Europe révèle en Senghor, ou, si l’on veut, lui inspire la conception de la culture de l’universelle. Son travail de conceptualisation des problèmes qui opposent la culture sereer à la culture coloniale va lui permettre de mettre des noms des concepts sur le différend qui l’opposa au Père Lalouse. L’un de ces concepts, comme l’écrira Souleymane Bachir Diagne, sera le socialisme car dit-il, Senghor reste persuadé que le socialisme est une force de libération. S’il ne rejette pas l’institution catholique, il pense que la véritable libération est surtout spirituelle. Comme l’idée selon laquelle le marxisme est en même temps doctrine de la libération et positionnement hostile à la religion lui paraît intenable, Il va tenter de réconcilier les deux dimensions de ce qu’il estime être la libération et recherchera Dieu dans le marxisme, une doctrine qui, à priori, semble justement l’écarter.
Dans sa quête de Dieu et donc de la spiritualité, il dira avoir senti Dieu dans le souffle du socialisme messianique qu’incarnait la pensée de Jean Jaurès, et qu’il le trouva véritablement chez Teilhard de Chardin. Il pouvait dire, au terme de sa quête, que la libération serait à la fois matérielle, physique, socialiste et donc spirituelle. La  spiritualité sereer avait survécu chez Senghor malgré la condamnation du Père Lalouse. Léopold Sédar Senghor, l’enfant du pays sereer, gardait avec raison le lien fondamental avec l’Afrique. Nous avons là, le premier élément fondateur de la relation de Senghor avec l’Afrique.
Le second élément de cette relation va être trouvé dans la confrontation spirituelle du monde sereer et du monde occidental. Ce sera ce qu’on nomme généralement “la culture”. Alors, faire de  la négritude l’esquisse d’une voie de libération contre toutes les formes de réification (transformation en chose) de l’homme noir était une démarche, une approche philosophique de l’Africain de l’existence et d’appartenance de la culture africaine à la grande famille des cultures.
Pourquoi cette conception de la négritude, peut-on objecter. Prendrait-elle corps à l’intérieur d’une inquiétude de Dieu, peut-on aussi se demander. Le Sereer, cet Africain ou ce Noir a peur de Dieu puisqu’il a la foi en lui avant même l’arrivée du catholicisme. Senghor reste attaché au catholicisme. L’église catholique est comme l’institution religieuse sereer, celle qui organise la vie et les comportements. L’Africain a la foi en Dieu parce qu’elle est une force qui permet de se sortir de l’aliénation. Le mot de « réification » est important ici dans la mesure où Il y a, chez Senghor, quelque chose comme une philosophie du mouvement consistant à dire que le Noir, le Nègre comme on disait,  a à se sortir de l’aliénation et donc, à se libérer de tout ce qui l’aliène.
Qu’est-ce que l’aliénation en ce cas si ce n’est la pesanteur matérielle dont il faut se libérer, les circonstances historiques qui sont celles de la domination coloniale si inhumaine ? Contre elle, la libération ne doit-elle pas être à la fois matérielle et spirituelle ? Et la critique de l’institution catholique n’est-elle pas l’affirmation d’une démarche d’indépendance spirituelle qui anime Senghor ? Et cette recherche de l’autonomie culturelle ne conduisit-elle pas le père Lalouse à exclure Senghor du séminaire ? Cette exclusion n’est-elle pas aussi la volonté de la religion colonisatrice d’éradiquer la religion traditionnelle sereer et donc d’aliéner la culture sereer? Comment alors ne pas dire que Senghor a, par son comportement gardé sa relation avec la culture sereer et sa relation avec l’Afrique?
Le troisième élément de ce fondement est le combat. Combattre parfois, c’est essayer de comprendre les raisons de la ténacité de l’obstacle ou du mal qui nous poursuit pour l’affronter armes à la main ou le contourner. C’est la destination même de l’esprit d’aller vers la liberté, mais une liberté créatrice. Pour Senghor, la créativité de cette liberté permet d’affirmer que, la trajectoire créatrice de notre humaine condition consiste à passer de notre état d’homo-faber à un état d’homo-artifex. Ainsi donc, et puisque l’homme-artiste se trouve en fin de compte au bout de la trajectoire de désaliénation de l’être humain, il convient d’affirmer que la négritude, d’une certaine façon pour Senghor, n’est autre chose que cette exaltation de la faculté créatrice, libérée des pesanteurs de la matière et de celles de la mimesis.
Lorsque Senghor écrit son premier texte théorique sur la négritude « Ce que l’homme noir apporte », il s’agit de dire une spécificité sereer, africaine ou noire qui frappait à la porte de l’Europe, elle-même en crise en 1939. Pendant cette période, Senghor et ses amis de la négritude ont sûrement eu du mal à distinguer entre l’affirmation de soi que constituait la négritude, d’une sorte d’opposition racialiste ou même raciste à l’Europe. C’est ce que produira la deuxième guerre mondiale qui leur fera sortir de cette phase en les confrontant véritablement à ce que signifiaient le racisme et la politique racialiste. C’est la raison pour laquelle, peut-on penser, Senghor écrira qu’il ne croit pas en un pan-négrisme et que le seul « pan » qui vaille est celui du pan-humanisme qui affirme une volonté de l’universel. N'était-ce pas sortir l'Afrique de l'isolement et l'inscrire dans l'universel ? Et comment dire qu'il n'a pas œuvré à l'émancipation de l'Afrique ?
On comprend dès lors son acharnement à imposer la culture africaine dans la construction de la culture de l’universel. Comment ne pas placer ce cheminement de Senghor, enfant du pays Sereer, dans ses rapports avec l’Afrique car en effet, l’enfant de Sine-Saloun, ce Serrer-là, est aussi un africain qui, vers les autres civilisations, ouvre les portes et installe son Afrique dans le concert des nations et des civilisations.

II - Les Rapports de Senghor avec l’Afrique

Le regard des Sereer

Il convient ici, d’interroger le regard des Sereer. Maître Senghane SARR, natif de Mbam en pays Sereer, traita avec raison le thème « Senghor et la spiritualité sereer ». Sa démonstration montra combien l’homme s’inscrivait complètement dans la culture sereer et que, c’est en se fondant sur la spiritualité sereer qu’il accomplit ce qu’il fit. Aissatou Dione, une Sereer de Ndianda, se chargea du thème « La Sérénité : un aspect qui particularise les œuvres de Senghor ». Elle en fit une démonstration convaincante et cela permet de relire l’œuvre poétique selon les manières sereer de communication pour comprendre les apports de Senghor avec l’Afrique. Ibrahima Faye, lui aussi sereer mais de Diofior, vit en « Senghor un modèle pour la jeunesse sereer dans le thème qu’il traita. Il éclaira chacun et alimenta ainsi la discussion que les Sereer doivent continuer.
Instruit de la spiritualité sereer, source d’inspiration de Senghor ; de ce que son œuvre poétique est marquée par la culture sereer, influence qu’Aissatou Dione nomme Sérénité, et par le fait que, en se nourrissant de la culture sereer, Senghor soit aujourd’hui un modèle de réussite pour la jeunesse sereer, il fallait aussi voir comment, en Sereer, Senghor a entretenu avec l’Afrique une relation féconde. Cette manière de considérer l’appartenance de Senghor au monde sereer fut une phase importante du débat de la table ronde.
Vint la seconde phase où les autres intervenants apportaient des éclaircissements sur les rapports réels de Senghor avec toute l’Afrique. C’était aussi un moment de la critique de l’œuvre de Senghor le Sereer. C’est Charles Ndiaye, l’enfant de Fadiouth qui s’appliqua à parler de l’enfance de Senghor et de ses rapports avec l’Afrique. On pouvait y lire ce que les contradicteurs de Senghor lui ont souvent reproché. Barthélemy Sène, fils du pays Palmarin en royaume sereer, se chargea du thème « Senghor l’homme politique ». Son propos fut fort intéressant et fit penser à la critique de l'oeuvre politique. On sait combien le parcours de Senghor lui a valu des critiques. Pouvait-il en être autrement? Et tout Sereer qu’il fût pouvait-il se soustraire de la critique même négative parce qu’il était fils du Sénégal ? La vie, son œuvre poétique et son héritage politique est un trésor qui instruira le monde et la société sereer si on considère que dans le Sénégal de tous les temps, la société sereer a des particularités culturelles et une spiritualité riche qui doit être redécouvrir à un moment où le christianisme et surtout l’islam y progressent.
Si, du fondement spirituel sereer de l’existence, puis de la formation de l’homme jusqu’à son rayonnement politique, les intervenants ont montré un homme dont la culture sereer n’a jamais quitté, même pendant les durs moments de son cheminement dans le monde, et que la culture serrer soit restée pour lui une source d’inspiration, mes amis Sereer me voulurent partenaire pour que j’apportasse mon point de vue sur le sujet, et prirent soin d’indiquer qu’ils voulaient que le point de vue d’un étranger à la culture sereer éclairât davantage et objectivement les jeunes sereer sur le rayonnement de leur culture.

Point de vue de l “Etranger” à la société Sereer

Lorsque je pris la parole, il me sembla que les rapports de ce Sereer avec l’Afrique se traduisaient d’abord par son appartenance au monde sereer, puis, par sa défense de la culture sereer et africaine et enfin par sa volonté d’éclairer le monde sur la contribution de l’Afrique dans le développement de la culture universelle.

Les rapports d’appartenance d’abord:

Senghor est pour l’Afrique, le fils que lui a donné la famille sereer. Il est élevé dans la culture sereer et épouse, dans le domaine de la spiritualité, la foi en Dieu selon la culture sereer. Si Senghor, ce sereer, est envoyé à l’école occidentale et ce dans le cadre de la foi chrétienne que l’Eglise catholique symbolise, c’est parce que, la foi sereer s’inscrit dans l’universel et se trouve aussi dans la spiritualité universelle. La conflictualité entre la spiritualité sereer et la spiritualité catholique est, du point de vue de Senghor une affaire d’institution et non de foi. La différence entre le monde colonial et le monde sereer se trouve dans les institutions qui organisent la pratique spirituelle.
Aux sources de la culture et de l’histoire sereer, il y a des lieux vivants de la sagesse traditionnelle ; des lieux d’initiation, des bois sacrés et des sanctuaires, haut-lieux de l’histoire politique et religieuse. Pour faire fonctionner l’ensemble, il y a  les détenteurs de cette sagesse comme les Maîtres d’initiation Gelwaar et Diali qui vivent sur les « ruines » des anciennes capitales aujourd’hui disparues, les Diaraf, héritiers des anciens Lamanes, derniers maillons de la chaîne des ancêtres. Il y a aussi les Voyants et Guérisseurs, détenteurs de dons utiles à leur groupe, tous convaincus d’être les gardiens du grand « Livre » de la sagesse séreer ». 
Ainsi dit, la question de la religion authentique sereer, celle que le christianisme et l’islam ont tenté d’éliminer, se pose comme problème au bienfondé même de la colonisation. Les religions chrétienne et musulmane ne viennent pas en pays sereer s’allier à la religion sereer. Elles viennent pour la remplacer et instaurer un nouvel ordre culturel. Aujourd’hui, la bataille se déroule entre le christianisme et l’islam et la question pour les défenseurs de la culture traditionnelle sereer est de savoir si elle doit être modernisée pour rester et faire vivre son ordre culturel. En colonisatrices, les nouvelles religions savent qu’elles ne viennent pas enseigner Dieu que les Sereer connaissent et servent déjà mais, pour éliminer du monde la spiritualité sereer.
La question de l’organisation institutionnelle et ecclésiastique dans la religion sereer se pose au regard de ses consœurs chrétienne et islamique. Dans sa religion, le Sérère croit en un Dieu créateur, Roog ou Roog Sen, qui signifie Dieu omniscient et omnipotent. Pour la fonction du clergé, les Sereer s’adressent directement à Dieu (Roop) et le bénissent directement sans recourir à un professionnel qui serait le Prêtre ou l’Imam. Ils peuvent aussi passer par des lieux saints qui sont différents d'une famille à l'autre et symbolisés soit par le pied d’un arbre, un fleuve, et n’ont pas besoin des grandes bâtisses comme les églises et les mosquées. Les prières sont aussi adressées aux ancêtres à travers les Pangol qui sont les intermédiaires entre le monde des vivants et le divin. Pour le Sereer fidèle à la spiritualité ancestrale, l'âme des ancêtres sanctifiés reste en interaction avec les vivants, depuis sa demeure divine.
Pour le corps du clergé, les Pangol sont soit des personnages ayant marqué l'histoire du peuple, un roi/reine, ou chef de village disparu, que toute la communauté célèbre, en rapport avec sa vie exemplaire sur terre et en parfaite adéquation avec les recommandations divines, ou bien un être cher disparu, que l'individu honore par respect. Les ancêtres sont aussi des Saints et intermédiaires. On rend hommage aux ancêtres par des prières mais aussi par des sacrifices, des chants, festivités.
Dans l’organisation de l’institution religieuse et ecclésiastique, il y a aussi le totémisme animal, car chaque famille, selon son patronyme, sera liée à un animal ou végétal totem. Les hommes comme les femmes peuvent être initiés. Le Khoy ou "miiss", événement religieux réunissant les grands initiés Saltigué, consiste en une cérémonie annuelle, dont la durée est généralement de plusieurs jours, où les initiés, qui sont devins et guérisseurs, livrent leurs prédictions à la société, en ce qui concerne les futurs phénomènes météorologiques, politiques, économiques.
La spiritualité sereer est très marquée par l'ésotérisme, et l’organisation cléricale du type chef spirituel que l’on nomme Saltigué, passe par l'initiation qui, ici, est une obligation. De ces mots, on déduit l’organisation du clergé et de l’institution religieuse sereer que l’on opposera à l’institution religieuse chrétienne ou musulmane dans la compréhension du cheminement de Senghor dans la recherche spirituelle. L’église catholique pour les colons, doit remplacer l’institution religieuse sereer, son concurrent. Or, comme la foi est universelle, le sereer est culturellement ouvert aux autres cultures et notamment à la culture française et à la foi chrétienne puisque, dieu étant unique, il ne peut y avoir qu’une foi. L’entrée de Senghor à l’école catholique est en quelque sorte une ouverture de la spiritualité sereer à celle du colon. C’est aussi une marque de tolérance et de curiosité à la fois de la culture Sereer, et d’ouverture de celle-ci aux choses de la vie dans le monde judéo-chrétien. Alors que les pères de l’école chrétienne cherchaient à bannir en lui ce qu’il a en lui d’africain, Senghor conserva sa foi et Dieu et rejeta l’institution catholique et ne sera pas prêtre. On peut dire que sa résistance au colonialisme culturel commence ici et que son combat pour réussir dans le monde colonial sera une défense de l’Afrique comme culture et comme une partie de la vérité universelle qui trouve sa raison d’être dans sa spiritualité.

De la défense de l’Afrique ensuite:

A l’école française, Senghor découvrira autant le meilleur que le pire mais, retiendra le meilleur parce qu’il découvrit que les peuples colonisateurs, comme tout peuple conquérant ne possédait qu’une part de la culture universelle et que l’Afrique, bien que dominée et asservie avait dans le concert des civilisations toute sa place, une place que personne ne pouvait contester voire lui enlever et qu’au contraire, elle y apportait quelque chose: Ce que l’Afrique apporte, dira-t-il. C’est aujourd’hui le problème de l’Africain qui doit, pour une nouvelle approche de son développement, revenir à la spiritualité africaine rénovée pour une nouvelle approche des relations avec les autres parties du monde.
Comme il a la foi, Senghor remarqua la faiblesse de l’institution catholique et l’on peut dire que la foi en Dieu des sereer et la connaissance de l’institution religieuse sereer, indirectement, se confrontait à la nouvelle institution qui véhiculait alors la foi dans la nouvelle religion catholique au Sénégal, ce qui déterminera son combat : la défense de la culture africaine, ou plutôt, montrer ce qu’apporte l’Afrique. Ses œuvres comme me fait dire Aissatou Dione sont d’une sérénité affirmée et permettent d’y reconnaître son africanité.
Lisons les œuvres de Senghor: Sa poésie n’est-elle pas écrite comme on chante en pays sereer ? Et ne parlait-il pas cette langue plus que les jeunes sereer d’aujourd’hui? Qui mieux que lui a parlé de l’Afrique dans l’universel, et n’a-t-il pas mis en prison un de ses brillant compatriote parce qu’il le voulait chercheur et qu’il fût celui qui défend la culture au moyen de la recherche et pour que cette Afrique fût mieux installée dans les mémoires ?
L’installation de l’Afrique dans le concert des cultures est une démonstration de l’apport de l’Afrique à la culture universelle. Ici naît sa détermination à défendre l’Afrique et donc, dire ce qu’apporte l’Afrique au monde. Il  met l’honneur à montrer ou à faire découvrir l’art et la culture africaine. La tradition littéraire orale africaine est opposée à la tradition littéraire écrite de l’occident et le subjectif africain opposé à l’objectif européen pour montrer  deux procédés culturels autonomes mais participant au mode culturel universel. L’art et la poésie sont utilisés pour favoriser l’identification et éclairer la compréhension de la philosophie africaine. Dans la défense de l’Afrique, le Politique qu’il était, montrera qu’au-delà de l’art capitaliste de la gouvernance, le socialisme trouvait dans la gestion africaine de l’Etat son équivalent : le socialisme africain.
Le rapport d’installation de l’Afrique dans le cercle mondial des civilisations, c’est d’abord l’affirmation de l’africanité, l’imposition ou la préconisation du débat sur le dialogue des cultures. La francophonie comme outil, mais surtout comme un chantier participe à la mise en application d’une politique d’intégration de l’Afrique dans le cercle mondial des cultures. Comment cela?
Au moment où le capitalisme et le marxisme se partage le monde, Senghor se tient à l'écart des idéologies marxiste et anti-occidentale bien populaires dans l'Afrique postcoloniale. Il favorise le maintien de liens étroits avec la France et le monde occidental. Beaucoup y verront une contribution à l’assujettissement de la nouvelle Afrique au monde impérialiste. Si Senghor retient certains éléments de la pensée de Marx, il juge le marxisme, les concepts d’athéisme  et de lutte des classes contraires à la tradition africaine qui au contraire, est faite d'unanimité et de conciliation. Dans l’approche culturelle des relations avec le reste du monde, il préférera la démarche spiritualiste inspirée de Pierre Teilhard de Chardin et théorisera une « voie africaine du socialisme » qui, d’après lui, assurerait aux Africains l'abondance tout en développant les forces productives.
Dans son affirmation de l’homme noire, son socialisme n’est pas communiste et n’épouse que le concept de négritude et la réflexion sur l'essence de l'africanité. Sur le plan économique, l'élément important du socialisme senghorien trouve sa traduction dans les coopératives villageoises qui marient traditions africaines et les valeurs démocratiques. Sur le plan international, l'objectif du socialisme africain doit être, après avoir réussi la décolonisation, de parvenir à une « décolonisation culturelle et économique » et à l’élimination du système impérialiste qui pèse sur les pays africains.

Si on devait conclure :

Je dirai deux choses qui viennent à l’idée. La première est que Léopold Sédar Senghor, inspiré par la culture sereer et la spiritualité sereer, sera tout le long, cet Africain qui montrera au monde que l’Afrique avant toutes invasions a une foi en Dieu portée par des institutions religieuses sereer ou africaine, et permettra à quiconque veut connaître l’Afrique que les institutions religieuses chrétienne et musulmane, sont récentes en pays sereer et en Afrique. Par sa volonté de monter au reste du monde la culture et les Arts nègres et le Théâtre de Dakar, et par ses écrits, immenses réalisations, il montre une Afrique combattant et détentrice d’une part de vérité universelle.
La seconde est qu’avec le temps, que pouvons-nous apprendre de son héritage? En littérature d’abord, dans l’élaboration des politiques de gestion des affaires publiques, et qu’ensuite, et plus généralement, comment par la seule culture africaine les générations actuelles et futures, peuvent-elles s'appuyer sur l’approche de Senghor des relations avec le monde et sur les idées de Senghor pour façonner et influencer en faveur du monde africain le reste du monde ?

©Daniel Tongning, octobre 2015

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Quelques références:
Léopold Sédar Senghor, Ethiopiques, revue créée par Senghor en 1975
Léopold Sédar Senghor, Liberté 1: Négritude et humanisme, Paris, Editions du Seuil, 1964
Léopold Sédar Senghor, Liberté II: Nation et voie africaine du socialisme, Le Seuil, 1971

Léopold Sédar Senghor, Liberté III: Négritude et civilisation de l’universel, Paris, Editions du Seuil, 1977.
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