Rechercher dans ce blog

dimanche 10 mai 2015

Le complot nigérian ou la révolte camerounaise

A la sortie de la réunion de Paris organisée par le chef de l’Etat français, le Président camerounais déclarait au monde que le Cameroun était en guerre contre Boko Haram. Rien ne l’obligeait à faire une telle déclaration. Mais, on comprit que le Nigéria qui, selon certaines langues avait demandé l’organisation de cette réunion, rendait responsable de Cameroun de son échec face à Boko Haram, au motif que le chef de l‘Etat camerounais refusait à l’armée nigériane, le droit de poursuivre Boko Haram sur le territoire camerounais. Voilà le Cameroun pris au piège nigérian et sous la pression de ses voisins et de la France.
Nul, à ce moment-là ne donnait au Cameroun quelque crédit quant à sa capacité à se sortir du piège tendu par le Nigeria. De même, personne ne pensait que ce pays pût résister seul à Boko Haram et à la pression du Nigéria qui, après avoir formé avec le Niger et le Tchad une force commune, et convaincu la France de convoquer le chef de l’Etat camerounais à Paris, avait réussi à isoler le Cameroun.
Accusé de connivence avec Boko Haram, le Cameroun était, dans cette région d’Afrique, le maillon faible. La question de la déstabilisation du Cameroun était posée (I) et on se demandait quand sonnera son réveil (II).
I – La déstabilisation
Le Tchad, le Niger et le Nigéria, en allant à la réunion de Paris, étaient unis pour la même cause. Le Nigeria en voulait au Cameroun pour n’avoir pas envoyé de contingent à la force internationale constituée par les Pays du bassin du Lac Tchad et commandée par le Nigeria (A). Il ne lui pardonnait pas d’avoir refusé tout droit de poursuite sur le territoire camerounais (B).
A - Le complot
Lorsque le chef de l’Etat camerounais déclara que son pays était en guerre contre Boko Haram, et lorsque Boko Haram dirigea ses combattants contre le Cameroun, on regardait avec curiosité ce pays affronter sans s’effondrer l’armée de Boko Haram. Même lorsque, par une espèce d’entente, l’armée nigériane, mettant ses bases et de l’armement à la disposition de Boko Haram, feint de s’en fuir et se réfugia tant au Cameroun qu’au Niger, on vit que le Cameroun hébergea les contingents fuyards de l’armée nigériane, soigna ses blessés, les escorta chez elle, et rendit au Nigéria les soldats morts et leur équipement. Le Cameroun ne fut en aucun cas pris en défaut de belligérance contre le Nigéria.
Lorsque l’armée camerounaise voulut poursuivre Boko Haram, armée du Khalifat devenu Etat voisin des pays riverains du Lac Tchad sur les territoires que l’Etat du Nigéria lui a laissé, Le gouvernement nigérian interdit à celle-ci toute action contre la secte sur ces territoires-là. Lorsque le Nigeria, vaincu par le Califat de Boko Haram fit partir par son comportement les contingents nigérien et tchadien, et offrit du même coup la base de Garga à Boko Haram, personne ne comprit la stratégie du Nigéria. On imagina que, dans l’affaire, le Niger et Tchad avaient été trompés par leurs partenaires nigérians. Le monde découvrait, non seulement l’inadéquation du comportement nigérian, mais aussi que Boko Haram avait créé au Nord du Nigeria sans ou avec le consentement de celui-ci, un Etat (Khalifat) qu’il administrait désormais ; que cet Etat devenait de facto le voisin du Cameroun, du Niger et du Tchad, mais alliés du Nigeria dans l’administration des souffrances aux populations et aux Etas voisins.
Le Khalifat, Etat illégal, clandestin mais allié du Nigéria contre les voisins du bassin du Lac Tchad, personne ne le dit mais le soupçonne puisque leur déstabilisation s’installait. Le président nigérian Goodluck Jonathan se tut, manœuvre contre ses voisins et trichant avec l’opinion international. Avec Niger et le Tchad, il conclue un accord d’assistance mutuelle qui permet à ces deux pays d’intervenir dans le Khalifat dirigé par Boko Haram, mais exclue son concurrent camerounais.
Surpris en flagrant délit de complicité avec Boko Haram, le gouvernement nigérian pouvait dire : Nous avons «sous-estimé le groupe islamiste armé Boko Haram, qui multiplie depuis six ans les attaques meurtrières dans le nord-est du pays.» Qui peut penser ou accorder du crédit à ce propos sauf si on considère qu’il s’agit d’un mea culpa ? Qui peut croire que ce grand pays, le Nigéria a « sous-estimé les compétences de Boko Haram, même si son Président prend à témoin beaucoup de responsables sécuritaires qui auraient, eux aussi, fait des déclarations minimisant Boko Haram et sa capacité à conquérir des territoires ?
II – Le réveil camerounais
Après la réunion de Paris, le Cameroun joignait la parole à l’action et depuis, se bat victorieusement, et n’eût été l’interdiction du Nigéria de poursuivre Boko Haram sur ses terres, l’armée camerounaise serait allé les chercher dans leur retranchement. Le réveil camerounais avait été sonné. Mais, ce réveil n’est pas seulement sa prise de conscience du danger Boko Haram, et son entrée en guerre contre la secte marque le tournant autant contre Boko Haram que contre le Nigeria. C’est aussi le rappelle que la loi internationale seule ne fait pas reculer le Nigeria et qu’il faut opposer à sa brutalité une autre.
Après le refus de poursuivre l’ennemi sur le territoire du Khalifat, la technique du contournement de l’interdiction s’imposa et marqua un autre tournant dans la recomposition des alliances : L’entente avec le Tchad qui a ce droit de poursuite, la mobilisation des forces internes et externes au Cameroun, et la détermination du gouvernement camerounais à montrer que le Cameroun est un allié, une force sur laquelle les nations combattant pour les droits humains, la liberté des Etats et la communauté internationale peuvent compter.
Floués tous les deux par l’attitude du Nigeria, le Cameroun et le Tchad s’allièrent. Le Cameroun reçut un contingent de l’armée tchadienne, et les deux pays préparèrent la chasse des « islamistes de la ville nigériane de Gamboru (Nord-Est), tombée aux mains de Boko Haram neuf mois plus tôt.
Pour contourner l’interdiction du Nigeria, le Cameroun prépara avec son allié le Tchad à Fotokol, le franchissement de la frontière du Cameroun avec le califat de Bornou. L’armée tchadienne, soutenue par l’armée camerounaise entrait pour la première fois au Nigeria pour combattre l’armée du califat en vertu du «droit de poursuite, un accord entre Ndjamena et Abuja ». Le Cameroun réussissait ainsi le contournement de l’interdiction nigériane à l’armée camerounaise de traverser sa frontière.
Le réveil du Cameroun a mis du temps mais il n'est jamais trop tard pour se ressaisir. Les Camerounais ont vite compris que c'était à eux de décider de leur destin et non pas à l'élite occidentale. Mais, ils n’ont pas encore compris qu’il ne faut jamais laisser les ressortissants nigérians envahir les terres camerounaises. Ils se rendent compte que seule la diversification des partenariats peut mettre le Cameroun à l'abri d'une certaine dépendance ; que la maitrise d’un minimum de technologie et de l’industrie nationale est nécessaire au pays. Ils ont aussi que la domination ne procède pas toujours par des actions directes mais, qu’elle pouvait procéder par sournoiserie et que Boko Haram est l’instrument d’une telle action.
Mais il faut noter que le réveil ne concerne que le conflit et la manière d’y mettre un terme. Le déficit camerounais réside dans son absence de politique frontalière alors que les villes comme Darak sont économiquement Nigériane. Le Cameroun a surtout montré qu’il n’avait pas la maîtrise des villes frontalières et le Nigéria et Boko Haram sont victorieux car, ils ont réussi et faire créer des camps en territoire camerounais. C’est la conquête économique qui est ici visée et le Cameroun perdra cette bataille-là s’il ne met pas en place une véritable politique frontalière et une politique de développement de ces zones-là.
En se réveillant, les Camerounais ont appris qu’on est dans une époque où une puissance, pour soumettre un autre pays, n’a plus besoin d’une guerre directe et totale. La déstabilisation et recours aux forces obscures et la guerre asymétrique constituent le moyen insoupçonnable.
Dans le cas du Cameroun et à l'heure où ce pays a relancé sérieusement la diversification de ses relations extérieures, chaque Camerounais doit avoir la certitude que les anciennes comme les nouvelles puissances coloniales, ne pourront pas atteindre leurs objectifs néocolonialistes aussi facilement qu'ils le souhaiteraient en se donnant les moyens de leur indépendance.
Le Cameroun a reçu le soutien de plusieurs puissances, dont la Chine, la Russie, la Turquie et le Tchad. C’est bien mais a-t-il compris les vrais problèmes qui sous-tendent sa relation avec le Nigéria ? A-t-il compris qu’il doit se construire en tant que puissance autonome ? A-t-il pensé à se constituer une technologie, une industrie et une politique active des frontières et du voisinage, pour pouvoir produire le minimum de politique internationale et d’équipements pour une armée qui pourra servir autant la nation camerounaise que l’Afrique et les nations unies ? Les Camerounais doivent comprendre aujourd’hui que faire du Cameroun de demain une «puissance qui compte" n’est pas blâmable car il s’agit de la souveraineté d’une nation qu’il faut sauvegarder.

Daniel Tongning


Enregistrer un commentaire